L’accueil tardif
du parent pauvrePAR FRANÇOISE JAUNIN
Casimir Reymond – Vendangeuse 1943, taille, 163 x 261 x 110 cm
Parc du Denantou, Lausanne
Gaspard Delachaux Ornithorynque du non-sens 1992, taille, 38 x 50 x 60 cm
Yves Dana – Stèle IX 1997, fonte, 85 x 16 x 10 cm |  | Tu ne te feras pas d'images taillées». Cette parole de l'Evangile, le protestantisme vaudois s'y est montré particulièrement sensible. C'est pourtant au badigeon gris dont les Réformés bernois l'avaient recouvert que le fameux portail peint de la cathédrale de Lausanne, véritable joyau de la statuaire médiévale du XIIIe siècle dû au talent d'un sculpteur du Nord de la France, doit sa survie. Rouvert à l'automne 2007 après des décennies d'analyses et de travaux, il est considéré comme l'un des ensembles patrimoniaux les plus importants de l'Europe gothique avec ses douze statues-colonnes, ses éblouissantes qualités sculpturales, la finesse de ses détails et la beauté de sa polychromie. Dans toute sa splendeur retrouvée, il est le portail peint le mieux conservé de l'époque. Un essor tardifPendant longtemps, la sculpture est restée au cœur de la querelle des images. La relative pauvreté sculpturale lausannoise est due à l'iconoclasme de la Réforme qui a beaucoup détruit puis interdit les images sculptées. Privée de commande religieuse, privée aussi – dans la plus vieille démocratie du monde – de mandats royaux ou princiers, et négligée par des pouvoirs publics peu portés aux fastes décoratifs et aux allégories et célébrations des monuments, la statuaire y a pendant des siècles joué le rôle du parent pauvre. Il faut attendre le XXe siècle et l'avènement de la sculpture «privée» (née hors commande) pour qu'une «scène» locale se fasse jour, et le lendemain de la deuxième guerre pour qu'elle prenne véritablement son essor. Embellir la villeEn 1932 pourtant, Lausanne est la première ville romande à se doter d'un fond des arts plastiques qui, destiné à «l'embellissement de la ville», passe commande à des artistes: la Baigneuse du Parc Mon-Repos de Milo Martin en est la toute première. S'y ajoute, dès 1950, l'instauration du «pour-cent culturel» de décoration ou d'animation artistique des constructions publiques (plus ou moins 1% du budget global). C’est alors – issu ou non de ces instances – qu'un bestiaire de bronze classique et sympathique se propage dans ses parcs et promenades: les fontaines aux singes et aux ânes d'Ouchy de Edouard-Marcel Sandoz, ou le sanglier du Denantou, le poulain de Valency et le chevreuil de Sauvabelin de Pierre Blanc. Les humains ne sont pas en reste, avec la sensuelle Vendangeuse de Casimir Reymond du Denantou (dont les charmes opulents enflammèrent les polémiques) ou ses cariatides géantes du Palais de Beaulieu. Dans les années 1960, les tenants de la modernité abstraite en sculpture ont noms André Lasserre, André Gigon ou Hansjörg Gisiger dont la monumentale fontaine de cuivre est l'un des derniers vestiges de l'Exposition nationale de 1964 à Vidy. Métiers classiques, langages contemporains
A l'heure des nouvelles technologies, la sculpture peut toujours compter à Lausanne sur de fervents adeptes et de talentueux défenseurs qui pratiquent les métiers classiques de la ronde-bosse mis au service de langages contemporains. Gaspard Delachaux taille dans la pierre un bestiaire mutant, Yves Dana façonne dans le bronze et la pierre des stèles énigmatiques toujours plus épurées, et Manuel Mueller élabore dans le bois une statuaire baroque d'aujourd'hui qui convoque et réinvente tous les archaïsmes. |