Un amour partagé entre désir et défiancePAR FRANÇOISE JAUNIN
Charles Gleyre Les Romains passant sur le joug 1858, huile sur toile, 240 x 192 cm
Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne
Félix Valloton – La Chambre Rouge 1898, tempera sur carton, 50 x 68,5 cm
Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne
Louis Soutter – Souplesse 1939, peinture au doigt, gouache sur papier, 44 x 58 cm
Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne
|  | Longtemps, Lausanne et son canton ont entretenu avec la peinture un rapport singulier, fait à la fois de désir gourmand et de défiance atavique face à la séduction des images. Nombre de leurs artistes imbriquent les besoins contradictoires de montrer et de cacher, de révéler tout en dissimulant à demi, comme pour mieux en attiser le désir. Aujourd’hui encore, l’explosion des techniques et médias de l’art contemporain n’empêche pas la peinture d’y garder une place de choix, avec un attachement presque charnel à l’acte de peindre jusque dans un registre pleinement contemporain où cette dialectique du caché-montré n’a pas complètement disparu. De Turner au Major DavelFaute d’école, d’institutions, de commanditaires et de collectionneurs, c’est d’abord à travers les étrangers et confédérés de passsage que Lausanne peint. Au XVIIIe siècle, les Turner, Aeberli, Biedermann ou Dunkel immortalisent les charmes de son site. C’est au XIXe siècle seulement que les Lausannois mettent la main à la toile. Paysagistes, ses deux premiers chantres locaux sont Charles Vuillermet qui illustre le vieux Lausanne en voie de disparition, et surtout François Bocion, le premier «portraitiste» autochtone du Léman et poète de ses lumières et transparences nacrées. Etabli à Paris, le mélancolique Charles Gleyre qui imbrique tradition néoclassique, orientalisme et penchants romantiques et symbolistes, exécute la première commande du gouvernement vaudois: un «Major Davel», grand héros décapité de l’indépendance vaudoise qui sera exécuté une deuxième fois en 1980 par un incendie criminel qui a presque complètement détruit le tableau. L’âge d’or de la peinture vaudoiseLe tournant du XXe siècle voit éclore un véritable «âge d’or» de la peinture vaudoise. Ni école ni mouvement puisqu’il est composé d’individualités singulières et irréductibles, il survient au moment charnière paradoxal qui voit l’art vaudois prendre pour la première fois conscience de lui-même tout en étant complètement tourné vers Paris. Tous Lausannois, Eugène Grasset y est l’un des grands artisans de la croisade de l’Art Nouveau, Théophile-Alexandre Steinlen le chroniqueur doux-amer de la comédie humaine Belle-Epoque, Marius Borgeaud le chantre d’une Bretagne amidonnée dans le silence hiératique d’un temps suspendu, et le grinçant Félix Vallotton l’un des peintres et graveurs majeurs de son époque qui dresse le constat implacable de l’envers du rêve bourgeois et du malaise fin de siècle. L’alter ego pictural du grand Ramuz, René Auberjonois, lui, trouve sa voie après son retour de Paris dans l’archaïsme savant, inquiet et raffiné de sa quête du «primitif». Deux «outsiders» d’exception complètent le tableau: Aloïse Corbaz, dite Aloïse, schizophrène et la plus flamboyante coloriste jamais née sur une terre vaudoise plus portée aux demi-teintes et accords sourds qu’aux grandes exubérances chromatiques. Et le génial Louis Soutter qui devrait, n’était la méconnaissance qui l’entoure encore, figurer parmi les grands du XXe siècle. Suite à une profonde cassure physique et psychique, il donne naissance à un bouleversant théâtre intime et universel à la fois, marqué au seau du tragique halluciné. Figures de la modernitéEn 1955, un petit groupe de Lausannois dont Jean-Claude Hesselbarth, Arthur Jobin et André Gigon, fonde «Le Collège vaudois des artistes concrets» qui s’active à y promouvoir la modernité abstraite. A partir des années 1970, Jean Lecoultre et Pietro Sarto deviennent des figures tutélaires de la peinture à Lausanne, le premier avec ses ambiances de «thriller», ses hybridations entre les règnes et ses traques aux simulacres, et le second à travers les espaces incurvés de sa «perspective curviligne» qui dépeignent un Léman infini et cosmique. Au Canada d’où elle revient régulièrement, Francine Simonin, elle, a trouvé la liberté et les grands espaces qui permettent à son geste de se déployer dans toute son ampleur, en prise directe et quasi chorégraphique avec les mouvements de son corps. Le tournant internationaliste
A l'instar de villes bien plus grandes qu’elle, le sous-équipement et le conservatisme de Lausanne ne permettaient guère à ses meilleurs artistes de donner toute leur mesure. A partir des années 1960, les choses commencent à changer. L’ouverture de son Musée des beaux-arts aux nouvelles avant-gardes, le militantisme actif et novateur du groupe Impact (Jean-Claude Schauenberg, Jean Scheurer, Henri Barbier) et l’étoffement progressif de ses institutions publiques et privées donnent à la vie artistique lausannoise un formidable coup d’accélérateur. Toiles, couleurs et pinceaux deviennent alors l’enjeu de réinterrogations et de réinterprétations fondamentales de l’acte de peindre. A travers la géométrie minimaliste de Jean-Luc Manz, dans un mélange paradoxal d’impressions très intimes et de mise à distance. Dans la «peau» de la peinture chez Sylvie Mermoud qui sédimente la couleur, infiniment et de manière presque charnelle. Par la pulsion du geste comme sismographe des mouvements de la nature chez Catherine Bolle. Par la revisitation des sujets classiques comme prétextes à «peindre la peinture» chez Olivier Saudan. Ou à travers l’instillation du malaise sous la beauté que Katherine Müller pratique avec un raffinement délicatement pervers. |