Une floraison lente mais fécondePAR FRANÇOISE JAUNIN
Action surprise du groupe Impact à l'occasion du vernissage de la 2e Biennale de l'art suisse
6 mai 1976.
Jean Otth TV-Perturbations: La Pose 1972, vidéo pour moniteur, n/b, avec son, 23'12''
Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne
Elodie Pong – A different Person, Part I 2003. Edition limitée, projection vidéo, couleur, avec son, 2'39''.
Propriété de l'artiste.
|  | Depuis les années 1990, la Suisse jouit à travers ses plasticiens, ses architectes et ses designers d’une visibilité et d’un intérêt internationaux comme jamais auparavant. Cinquième ville du pays, Lausanne fait mieux qu’y tenir son rang. Souvent diplômés de l’Ecal (école cantonale d’art classée parmi les meilleures du monde), ses jeunes artistes et designers, désinhibés du complexe provincial, sont en phase avec les recherches et tendances les plus en pointe. Ils pratiquent volontiers la mise à distance, l’humour, une esthétique «froide» et un langage formel d’une grande économie. Ils revisitent l’histoire de l’art par des voies décalées et ludiques, s’approprient en les détournant les objets et images du temps présent, pratiquent collages et manipulations virtuels, s’interrogent sur l’écologie et la génétique et puisent leurs inspirations métissées à l’art – moderne surtout –, aux jeux vidéos, à l’imagerie publicitaire et au cinéma des effets spéciaux. Les agents déclencheursA Lausanne, deux agents déclencheurs ont amorcé l’ouverture à l’art contemporain: le groupe Impact avec sa galerie (1968-1975) et ses actions en ville. Dopés à l’utopie et aux grands projets généreux, il voulait à la fois brancher Lausanne sur la scène internationale dans ce qu’elle avait de plus prospectif et expérimental et faire descendre l’art dans la rue à l’enseigne de «l’art pour tous» ou du «Art Power». Et René Berger, directeur du Musée des beaux-arts de 1962 à 1981, qui avait à cœur d’y présenter l’art en train de se faire, notamment grâce à ses trois Salons des Galeries-pilotes (1963, 1966 et 1970). Incontestable préfiguration non commerciale des foires de l’art qui allaient naître à Cologne, Bâle, Paris puis un peu partout, l’exemple lausannois n’a, très injustement, jamais été reconnu ni salué comme tel. Les «mousquetaires de l’invisible»La postérité de l’autre passion de René Berger n’a pas été moins considérable, puisqu’il s’agit de l’art vidéo dont il a été l’un des théoriciens et promoteurs de la première heure, bien que longtemps sans grand écho. Les pionniers de l’art vidéo en Suisse – et protagonistes de la première génération de vidéastes en Europe – étaient tous romands. Il les appelait affectueusement «les mousquetaires de l’invisible». Ils avaient noms Muriel Olesen, Gérald Minkoff, René Bauermeister, Janos Urban et Jean Otth. Deux d’entre eux étaient lausannois: Janos Urban qui, en philosophe expérimental, s’employait à déjouer les stéréotypes de la pensée et du regard, et Jean Otth, véritable «tête chercheuse» de l’art vaudois qui, avec un regard de peintre mais à travers l’outil cathodique puis informatique, interroge les stratégies du regard et de l’image et les nouveaux rapports au réel et à l’imaginaire induits par les nouvelles technologies. Dès 1979, son enseignement à l’école d’art a profondément marqué ses étudiants par son attitude d’éternelle curiosité et interrogation expérimentales. Plus allusif que péremptoireLe tournant du XXe siècle est riche à Lausanne d’une pléiade de jeunes artistes talentueux. Dans son climat de globalisation, d’information immédiate, de connexion instantanée et de multiples grand-messes artistiques, il serait assez vain de tenter de brosser à travers eux un portrait d’art vaudois. Sauf qu’envers et contre tout, celui-ci demeure plus dans l’allusif que le péremptoire, l’introspectif que le démonstratif, le retenu que le tonitruant. Comme partout ailleurs, ses protagonistes se définissent moins désormais comme peintres ou sculpteurs que comme plasticiens ou artistes visuels qui ne sont plus forcément «mariés» avec un médium exclusif, mais recourent aux techniques et matériaux qui leur permettent à chaque fois d’être au plus près de ce qu’ils veulent exprimer.
Expérimental et autobiographique, le travail d’Alain Huck nomadise entre peinture, dessin, vidéo, inscriptions dans l’espace et projections d’œuvres numérisées pour en sonder les limites physiques et conceptuelles. Anne Peverelli a longtemps «dessiné» à la machine à coudre, au faufil ou au ruban adhésif avant de renouer avec la peinture et de tracer avec elle ses aventures de lignes et sa poésie du presque rien, tout à la fois tactile et mentale. Ariane Epars ne conçoit son travail qu’en dialogue avec les lieux où elle s’inscrit de manière plus ou moins éphémère. Un dialogue tout de finesse et de sensibilité poétiques et laconiques qui emprunte ses gestes et matériaux à ceux de la construction ou de la vie quotidienne: plâtre, mastic, savon noir, ruban adhésif, corde à linge. Emmanuelle Antille privilégie la vidéo avec laquelle elle mène un travail sensible et rêveur touchant aux questions des relations entre les êtres et aux zones troubles des entre-deux, notamment l’âge adolescent. Etablie à Zurich, Elodie Pong manie vidéo, photo et performance avec une empathie pudique pour lever des coins de voile sur la face cachée des êtres, le désir féminin ou des fragments d’intimité. Philippe Decrauzat réinvente l’art optique et cinétique à travers des interventions picturales qui impliquent très physiquement le spectateur et chamboulent son rapport à l’espace. Quant à Didier Rittener, il pratique le dessin par le biais de transferts au trichloréthylène et sur le mode du «sampling» musical qui repique et remixe des images puisées à la grande comme à la petite mémoire universelle pour les incruster, les télescoper et les mettre en abyme. |