Lettre à Frédéric MPAR JEAN-STÉPHANE BRON |  | En 2009, Jean-Stéphane Bron, réalisateur lausannois, écrit à Frédéric Maire, alors directeur artistique du Festival international du film de Locarno sur le point de reprendre la direction de la Cinémathèque suisse.
Cher Frédéric, On me demande d’écrire un texte sur le cinéma à Lausanne... Alors, tu imagines? Je devrais être fou de joie, moi qui suis amoureux de cette ville, cette jolie fille en pente, mystérieuse et balnéaire – et du cinéma. Mais tu vois, je n’arrive pas à m’y mettre, terrorisé par la «Lettre à Freddy Buache» de Jean-Luc Godard, qui est à la fois le plus beau texte jamais écrit sur Lausanne et une prière pour le cinéma «qui va bientôt mourir, trop jeune, sans avoir pu tout donner». Tu l’as vu ce film, n’est-ce pas, avec du bleu pour le lac, du gris pour la ville, et du vert pour les bois de Vennes? Et tu te souviens aussi de la voix traînante qui dit... Mon cher Freddy, je vais essayer de te... de te parler de... ce court métrage sur la... sur la ville de Lausanne. Sur... toujours parler sur... toujours essayer de... même pas de parler de la... là je te parle pour euh... pour te guider, tu vois? C’était il y a 27 ans, j’avais 12 ans, je n’imaginais pas que le cinéma puisse mourir un jour... Et même si je me demande parfois s’il va passer l’été, un peu comme ces salles de cinéma lausannoises qu’on retrouve mortes à l’automne, ni vu ni connu, je veux croire qu’il respire encore, qu’il s’oxygène autour du monde, qu’on aura pas sa peau si facilement, même à Lausanne. Prends le film «Garçon stupide» de Lionel Baier, sorti dans 20 villes américaines, classé dans les dix meilleurs films de l’année 2003 par le Los Angeles Time. Une histoire qui se passe ici, avec un ton d’ici, des couleurs d’ici, un accent d’ici. Et ce plan magnifique de La Tour Bel-Air, qui surgit dans la nuit au son de l’Île aux Morts... Ce film rayonne d’une lumière universelle. Je vais donc essayer de te parler de Lausanne, pour que tu ne sois pas trop perdu dans cet entrelacs de premiers plans et de seconds plans perpétuels, à cause des montées et des descentes. Comme dans le film de Claude Chabrol «Merci pour le Chocolat», qui mettait Lausanne cul par-dessus tête, en trois plans de voiture, qui reliait la Rue de la Barre à Saint-François, Saint-François à Ouchy et Ouchy aux coteaux du Lavaux, en trois plans trois mouvements... Il avait bien compris que cette ville est un peu irréelle, tortueuse et un brin perverse, pleine de recoins, et qu’on hallucine facilement ses espaces. Tu verras qu’elle est construite à la va comme je te pousse, mais ça fait partie de son caractère, elle qui a dans les veines un peu de Gênes et une goutte de San Francisco (bien sûr, il faut que tu imagines San Francisco démontée, repliée n’importe comment, et mal remontée), mais enfin l’impression générale est là. Pour trouver un peu de plat, emprunte le long travelling de la rue de l’Ale à Saint-Laurent. Marche vite, c’est un film de Dino Risi; marche lentement, c’est un documentaire. Dans ce périmètre, tu croiseras certainement les réalisateurs de CLIMAGE, Mayenfish («L’Usine»), Fernand Melgar («Exit»), Stéphane Goël («Campagnes perdues»), mais aussi Pierre-Yves Borgeaud («Retour à Gorée») et Tania Zambrano-Ovalle («La Vérité vraie»). Des cinéastes d’ici, qui font des films qui s’exportent loin à la ronde, qui gagnent des Prix, à New York, à la Rochelle, au Brésil, en France, au Japon... Et si tu pousses un peu la promenade, si tu as le courage de remonter le Grey, tu arriveras chez Gérard Ruey et Jean-Louis Porchet, le fameux duo de producteurs. Et sous les affiches de Tanner, de Chabrol et de Kieslowski, des auteurs qu’ils ont produits ou co-produits, tu pourras rêver en regardant décoller les avions de la Blécherette.
Et puis il y a la maison-mère, la Cinémathèque qui va t’avoir pour fils, après le père, Monsieur Buache justement. Alors même si le cinéma tombe gravement malade, si le Flonplex devient un cinéma «art & essais» par exemple, je sais que tu seras là pour soigner les trésors, qu’il y aura toujours dans les caves de Montbenon, Hawks, Ford et Renoir, Mitzoguchi, Lubitsch et Kramer, des comédies italiennes et des westerns, pour panser nos plaies et accorder le monde à nos désirs. |