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Défaire les mythesFigure majeure du cinéma indépendant contemporain, Kelly Reichardt a développé, en marge des grands studios hollywoodiens, une œuvre élégante et rigoureuse d’une remarquable cohérence artistique, se distinguant par une esthétique de l’épure et de l’observation. A travers des fictions minimalistes récusant le spectaculaire et ancrées dans les gestes, les lieux et la durée, la cinéaste revisite les grandes mythologies étasuniennes et interroge les angles morts du rêve américain.Née à Miami, en Floride, Kelly Reichardt oriente très vite son regard vers les paysages de l’Oregon, devenus un territoire central de son cinéma. En près de trente ans de carrière, elle a réalisé neuf longs métrages, ainsi que plusieurs courts et moyens métrages. Construite loin des dynamiques de l’industrie du cinéma nord-américain, sa filmographie se caractérise par une économie de moyens assumée et par une relecture singulière de genres emblématiques du cinéma américain, tels que le western, le road movie, le film historique ou le thriller.Ancré dans la fiction, le cinéma de Kelly Reichardt tisse des liens invisibles mais tangibles avec le réel. Au-delà du refus du sensationnalisme et de la sobriété narrative et formelle, le temps long consacré aux repérages et l’immersion des équipes dans les lieux filmés constituent les fondements d’une méthode de travail reconnaissable entre toutes. Par son attention aux gestes quotidiens, aux espaces et aux figures marginalisées, la cinéaste fait de la fiction un outil d’observation sensible et éthique du monde contemporain. Le rythme, résolument politique, est un autre enjeu essentiel: «Le rythme, s’il est plus lent, est également considéré comme un geste politique. Parce qu’il va à l’encontre de nos sociétés de consommation et de divertissement. Le monde d’internet ne nous incite pas à regarder quoi que ce soit de trop près ou trop longtemps. (...) J’aime me concentrer sur les personnages et sur l’histoire. Aller plus lentement, c’est mon rythme naturel» (Kelly Reichardt in Judith Revault d’Allonnes, Kelly Reichardt, L’Amérique retraversée, éd. Centre Pompidou, Paris, 2020, p. 254).Révélée en 1994 avec River of Grass, son premier long métrage sélectionné notamment au festival de Sundance et à la Berlinale, Kelly Reichardt n’a cessé d’explorer les réalités sociales, économiques et politiques des Etats-Unis. Au sein d’une filmographie dont la cohérence s’affirme sans relâche, des œuvres aussi diverses que Old Joy (2006), Wendy and Lucy (2008), La Dernière Piste (Meek's Cutoff, 2010) ou First Cow (2019) interrogent les fondements de la société américaine, ses fractures et ses héritages, tandis que Certain Women (2016) et Showing Up (2022) proposent des portraits sensibles de vies ordinaires confrontées aux contraintes du quotidien. Poursuivant son exploration des marges avec espièglerie, Kelly Reichardt livre avec The Mastermind (2025), son dernier opus, un faux film de casse au antihéros charmant, avec pour toile de fond les remous de la guerre du Vietnam et du mouvement de libération des femmes.