Chaque année, des milliers de voyageurs embarquent sur les emblématiques bateaux Belle Époque de la CGN pour découvrir le Léman. Mais rares sont ceux qui imaginent ce qui se passe sous leurs pieds. Le temps d’une traversée entre Lausanne et Genève, à bord du Montreux, j’ai suivi Frédéric Thumelin et Yan, deux mécaniciens vapeur passionnés, pour découvrir les coulisses de ces véritables monuments flottants.
À quelques mètres seulement des passagers qui profitent du soleil sur le pont, une toute autre ambiance règne. Lorsque je rejoins Frédéric dans la salle des machines, une vague de chaleur me frappe immédiatement. Le bruit est assourdissant. Les immenses bielles montent et descendent dans un mouvement parfaitement synchronisé, tandis que les odeurs d’huile chaude et de métal envahissent l’espace.
Ici, personne n’admire le paysage. Pourtant, sans ces machines centenaires et les femmes et les hommes qui les font vivre, aucun bateau Belle Époque ne quitterait le port de Lausanne. À 14 h 55, le Montreux quitte lentement le débarcadère d’Ouchy. Quelques instants plus tard, les quais lausannois s’éloignent, les terrasses laissent place aux vignobles de La Côte et le Léman reprend toute sa place. Mais, très vite, mon regard se détourne du paysage. Aujourd’hui, c’est sous le pont que se déroule le véritable spectacle.
Le temps d’une traversée jusqu’à Genève, j’ai eu le privilège d’embarquer avec Frédéric Thumelin, mécanicien vapeur à la CGN depuis 28 ans, et son binôme du jour, Yan, qui exerce le même métier depuis 19 saisons. Une immersion rare dans un univers que les voyageurs n’ont presque jamais l’occasion de découvrir.
Un patrimoine vivant
Lorsque l’on embarque sur un bateau Belle Époque, le regard est naturellement attiré par les élégants ponts en bois, les roues à aubes ou les paysages du Léman. Je comprends rapidement que le véritable spectacle se trouve pourtant quelques mètres plus bas.
La CGN exploite la plus prestigieuse flotte Belle Époque au monde. Huit bateaux historiques composent cette collection exceptionnelle, dont six naviguent aujourd’hui sur le Léman. Construits entre le début du XXe siècle et les années 1920, ils continuent de transporter chaque année des milliers de passagers grâce au travail d’équipes passionnées qui alternent entre la navigation durant la belle saison et les ateliers de restauration pendant l’hiver.
Ces bateaux ne sont pas des pièces de musée. Ils sont vivants. Le Simplon notamment occupe une place particulière dans le coeur de Frédéric. « C’est sur ce bateau que j’ai commencé. Il restera toujours mon préféré. » Son sourire en dit long.
Bien avant que les passagers embarquent
Ce samedi, Frédéric prenait son service après la relève de l’équipe précédente. Mais il m’explique qu’en temps normal, la préparation du bateau commence près de deux heures avant l’arrivée des premiers passagers. Nettoyer entièrement la salle des machines. Graisser les mécanismes. Contrôler chaque installation. Mettre progressivement les chaudières en chauffe. Chaque départ suit un véritable rituel. L’odeur de l’huile est l’un de ses meilleurs indicateurs. Toutes les deux heures, elle est remplacée afin de garantir le bon fonctionnement de cette mécanique centenaire.
Une mécanique… et un ballet
Pendant toute la traversée, je me surprends à oublier le lac tant je suis fasciné par cette chorégraphie mécanique. À chaque changement d’allure, le capitaine transmet une instruction depuis la passerelle. Quelques secondes plus tard, Frédéric ou Yan actionne les commandes. Impossible de ne pas penser à un ballet parfaitement réglé. Le capitaine donne le rythme, les mécaniciens répondent. Les immenses bielles s’animent alors que les roues à aubes propulsent lentement le bateau sur le Léman.
Aujourd’hui, ces bateaux naviguent volontairement à une vitesse maximale d’environ 23 km/h, contre près de 25 km/h autrefois. Une mesure qui permet à la fois de réduire la consommation énergétique et de préserver ces mécaniques vieilles de plus d’un siècle pour certaines d’entre elles.
Un métier de passion
Sur le pont, les passagers profitent du soleil et de la brise du Léman. Dans la salle des machines, la réalité est tout autre. La chaleur est intense, le visage de Frédéric et de Yan est couvert de sueur. Les chaudières diffusent une chaleur permanente et les moteurs tournent sans relâche. Je comprends rapidement pourquoi on parle ici d’un patrimoine vivant.
L’eau du Léman est directement pompée pour alimenter les installations. En observant les deux mécaniciens évoluer dans cet environnement exigeant, une évidence s’impose. On ne choisit pas ce métier par hasard. On le fait par passion.
Et pourtant, lorsque je demande à Frédéric s’il souffre parfois du mal de mer, sa réponse me fait sourire. « Le mal de mer ? Non… mais le mal de terre, oui ! ». Après une longue journée passée sur le lac, il lui arrive encore de ressentir cette sensation une fois revenu sur la terre ferme.
Une vie entière sur le Léman
Bien sûr, quelques célébrités sont descendues visiter la salle des machines. Monica Bellucci et Vincent Cassel y ont même partagé une coupe de champagne. Les membres de Deep Purple sont eux aussi venus découvrir ce lieu habituellement inaccessible. Mais lorsqu’on lui demande son plus beau souvenir, Frédéric ne parle ni de stars ni de bateaux. Il sourit simplement. C’est à bord de La Suisse, qu’il a rencontré celle qui allait devenir sa compagne, alors cuisinière à bord. Comme quoi, certaines croisières changent bien plus qu’une simple traversée.
Un autre regard sur les bateaux Belle Époque
En quittant le bateau à Genève, le soleil commence doucement à descendre sur le Léman. Les passagers poursuivent leur journée, souvent sans imaginer ce qui se cache sous leurs pieds. Moi, je repars avec un autre regard sur les bateaux Belle Époque. Celui de Frédéric, de Yan et de leurs collègues, le visage couvert de sueur, veillant sur une mécanique vieille de plus d’un siècle avec la même précision qu’au premier jour. Je ne regarderai plus jamais un bateau Belle Époque de la même façon.
Informations pratiques
La CGN propose des croisières au départ de Lausanne tout au long de l’année, avec une offre particulièrement riche durant la belle saison.
Quelques idées pour (re)découvrir le Léman :
- Lausanne – Genève : une magnifique traversée d’environ quatre heures longeant les
vignobles de La Côte, les villages du bord du lac et les Alpes. - Croisières Belle Époque : plusieurs liaisons sont assurées par les célèbres bateaux
historiques à vapeur. - Croisières gourmandes : dîner ou souper à bord pour découvrir le Léman
autrement. - Escapades d’une journée : rejoignez facilement Morges, Rolle, Nyon, Évian, Yvoire
ou encore Montreux en bateau.
Mon conseil après cette immersion ? Installez-vous quelques instants sur le pont pour admirer les paysages… puis prenez le temps d’observer les roues à aubes en mouvement. Vous savez désormais tout ce qui se cache juste en dessous. Les horaires, itinéraires et réservations sont disponibles sur le site officiel de la CGN.